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On oublie facilement que les toxicomanes sont des êtres humains

J’ai rencontré Darrin (nom fictif) à l’Armée du Salut.Le personnel a eu l’amabilité de nous procurer un local pour que Darrin puisse raconter son histoire dans l’intimité. Malheureusement, le seul local disponible servait à entreposer les chaussettes.

C’est pourquoi l’entrevue était souvent interrompue par des employés qui venaient prendre des chaussettes propres et sèches pour les nouveaux clients qui avaient les pieds gelés et mouillés après avoir passé une nuit pénible dehors. Chaque fois que quelqu’un cognait à la porte, Darrin lui disait d’entrer, comme s’il était dans son bureau.

En riant, il m’a dit que de toute façon, il passait plus de temps dans ce local que les membres du personnel. Un séjour obligé au centre d’hébergement ne l’enchantait pas, mais il était reconnaissant du temps qu’on lui avait consacré.

Malgré son humour, il était clair que l’entrevue le rendait assez nerveux. Je lui ai expliqué qu’il fallait rappeler à la société que les gens qui errent dans les rues sont d’abord des êtres humains. Il peut s’agir du frère, de la mère ou de l’enfant de quelqu’un.

Comme beaucoup de personnes aux prises avec une dépendance, Darrin a grandi dans un foyer ravagé par l’alcoolisme. Son père était un ivrogne agressif, et sa mère, de nature douce, en a souvent fait les frais.

Dès son jeune âge, Darrin s’interposait entre son père coléreux et sa mère. Il s’était juré qu’il ne deviendrait jamais comme lui. D’une certaine façon, il a réussi : son caractère ressemble davantage à celui de sa mère. Il a cependant bel et bien hérité de l’alcoolisme de son père. Il a commencé à boire à l’âge de 12 ans. Il se souvient qu’on l’a traité d’alcoolique quand il avait 20 ans.

Les comportements dont Darrin a été témoin dans son enfance ont eu une incidence nuisible sur sa vie d’adulte.

Il a appliqué le modèle qu’il a connu à sa première relation sérieuse. Après que sa conjointe alcoolique eut donné naissance à un enfant atteint du syndrome d’alcoolisation fœtale, il les a abandonnés tous les deux. Par la suite, Darrin a eu de la difficulté à élever son enfant pendant plus de quatre ans. Il a fini par se rendre compte que son fils avait besoin de plus de soins qu’il ne pouvait lui en donner, c’est pourquoi il a renoncé à le garder. De toute évidence, c’était très difficile pour lui de raconter cette étape de son vécu.

Darrin a tenté d’améliorer sa vie afin d’entretenir un certain lien avec son fils. Il s’est soumis à un traitement en 1994 et est parvenu à rester sobre pendant environ un an et demi. Durant cette période, il a obtenu des certificats de compétence en soudure et en mécanique. Il a suivi un programme appelé « Rational Recovery », mais il avoue avoir perdu ses habitudes qui lui permettaient de rester sobre. Finalement, il a recommencé à boire.

Il y a trois ans, sa vie a pris un très mauvais tournant. Au cours d’une beuverie, il a fait connaissance avec une grande consommatrice de crack. Darrin avait déjà pris de la cocaïne, mais sans plus. Cette fois, ce fut différent. En faisant trop la fête, il a perdu plusieurs emplois. Le manque d’argent a mis à rude épreuve une relation déjà compromise par les problèmes de toxicomanie. Lorsqu’il ne fournissait pas de drogues à sa nouvelle conjointe, celle-ci pouvait devenir assez agressive. Ce mode de vie lui était trop familier. Il y était accoutumé et pouvait difficilement le changer, même s’il savait à quel point cela lui était néfaste.

À mesure que la situation empirait, il devait s’éloigner de plus en plus de la maison pour trouver du travail. Le dernier emploi qu’il a occupé était en Alberta. Malheureusement, il n’avait pas entretenu ses compétences pendant plusieurs années et avait besoin de perfectionnement. Il fut mis à pied. Darrin retourna auprès de sa conjointe avec un peu d’argent, mais dès le moment où il n’en resta plus, elle le mit dehors. Ayant déjà séjourné à quelques reprises dans un centre d’hébergement, il y est retourné.

Mais cette fois-ci, il était déterminé à recevoir de l’aide.

Il a réussi à obtenir une place dans un centre de traitement de la toxicomanie. Il y sera admis dans quelques semaines. Pour l’instant, il n’a guère d’autre choix que de demeurer au centre d’hébergement.
Les endroits qu’il peut se permettre sont peu recommandables, et il sait qu’il ne pourra jamais éviter l’alcool dans ce genre d’environnement : trop d’éléments déclencheurs et de désespoir.

L’environnement que lui offre l’Armée du Salut est sain, et le personnel lui est d’un grand soutien.
Il est certain que Darrin mène un dur combat, mais j’ai la ferme conviction qu’il en sortira vainqueur, car il y a des gens incroyables aux premières lignes, qui font tout leur possible pour aider ceux qui veulent de l’aide.

Seulement, les ressources sont insuffisantes. On nous bombarde d’images du quartier East Side de Vancouver, en nous dépeignant le « toxicomane » comme un spécimen particulier du genre humain. C’est facile de le voir comme un ennemi.

Si on peut se rappeler que la toxicomanie est une maladie dont l’apparition est favorisée par des facteurs socioéconomiques, on aura plus tendance à considérer le toxicomane comme une personne et à lui apporter le soutien nécessaire à sa guérison.

Reproduit et traduit avec l’autorisation du journal The Daily News (Nanaimo)