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Chant, soupe et salut

thegazette.jpgDès 1886, l’Armée du Salut défiait les conventions pour servir les démunis du Québec.

Photo : De gauche à droite, Rosalie Champagne, Ariane Martin, Louis Vézina et Paolo Duchesneau, étudiants en art dramatique. En décembre 2007, ils ont été embauchés par l’Armée du Salut à Montréal pour égayer la campagne annuelle des marmites de Noël.
Photographie : MARCOS TOWNSEND GAZETTE FILE, The Gazette

SAM ALLISON, The Gazette, 17 septembre 2011

La présente année marque le 125e anniversaire de l’un des événements religieux et sociaux les plus importants de l’histoire de l’Amérique du Nord. En 1886, après avoir parcouru le continent, William Booth, fondateur de l’Armée du Salut, décida d’implanter son organisation dans le Nouveau Monde. En fait, l’organisation de Booth était elle-même une réaction à un autre type de « nouveau monde », né du processus d’urbanisation et d’industrialisation qui avait cours en Angleterre. Comme ce pays était le premier à connaître les problèmes particuliers engendrés par l’industrialisation et l’urbanisation, il n’est pas étonnant que William Booth ait mis sur pied l’Armée du Salut dans le but de s’y attaquer.

L’établissement de l’Armée du Salut au Canada – et plus particulièrement au Québec – ne fut pas facile. Même si l’Armée comptait quelques membres venus de France, les salutistes étaient presque tous des protestants anglophones. Ils déclaraient être en guerre contre le péché et se servaient de la culture populaire et des médias pour faire connaître leurs « objectifs de guerre ». Ils publiaient des annonces qui disaient : « Êtes-vous sur le chemin (de fer) qui mène au ciel ou sur celui qui mène en enfer? ». Une de leurs affiches montrait la mort en train de faire un tir au but pendant un match de hockey, afin que les gens « pensent aux séries finales ». Leur magazine s’intitulait The War Cry (le cri de guerre). Les salutistes portaient un uniforme militaire. Ils chantaient dans les rues et faisaient retentir leur joyeuse présence. Selon leur philosophie, les meilleurs chants n’appartenaient pas tous au diable. Les femmes portaient elles aussi un uniforme de style militaire. Elles prêchaient en public et étaient des participantes à peu près égales aux hommes au sein de l’organisation. Si cette égalité scandalisait la plupart des Canadiens de l’époque victorienne, elle indignait également un grand nombre de catholiques ultramontains, pour qui l’État et la société devaient être subordonnés à la hiérarchie de l’Église catholique. En 1887, à Québec, une foule menée par des étudiants de l’Université Laval s’est attaquée à des salutistes. Les émeutiers s’opposaient à la présence même de l’Armée du Salut. Celle-ci a été jugée coupable de troubler l’ordre public par ses processions, ses cris, ses chants, ses fanfares, ses tambours, ses tambourins et ses drapeaux, qui causaient des rassemblements houleux.

À l’époque, un des principaux problèmes de l’Armée était dû au fait que très peu de Canadiens percevaient les sans abri, les alcooliques, les prostituées, les mères célibataires, les ex-détenus et les enfants illégitimes comme des problèmes sociaux importants. Grâce aux efforts des soldats chrétiens de l’Armée, cette indifférence a peu à peu fait place à la compassion. Progressivement, de nouvelles façons d’aborder les problèmes sociaux ont remplacé les vieilles mentalités qui y voyaient une manifestation de la colère de Dieu ou en attribuaient la responsabilité aux pauvres eux-mêmes. Par exemple, le tout premier régime de libération conditionnelle au Canada a été mis en oeuvre en 1901, à la suite de pressions exercées par l’Armée du Salut auprès du gouvernement fédéral.

La compassion des salutistes est graduellement venue à bout des résistances à l’égard de leurs services sociaux – même au Québec. Leur meilleur « coup », maintenant oublié, fut l’achat, en 1893, de la populaire taverne Joe Beef, à Montréal. Cette acquisition s’inscrivait dans le cadre de la guerre des salutistes contre le « démon de l’alcool » qui, selon eux, était la cause de bien des misères chez les pauvres de la ville. La taverne Joe Beef, située dans le port de Montréal, est devenue le Phare du havre, un refuge qui logeait et nourrissait à prix modique les marins, les personnes de passage, les chômeurs et les sans abri. Il était difficile de s’opposer à une organisation qui aidait de manière aussi concrète les laissés-pour-compte de la société.

Au début du XXe siècle, l’Armée du Salut s’est mise à encourager l’immigration des Britanniques démunis. Les grands espaces canadiens étaient perçus comme une solution au surpeuplement des villes industrielles britanniques. Plus d’un quart de million de personnes sont ainsi venues s’établir au Canada. Le début du XXe siècle a également vu l’apparition des magasins d’occasions de l’Armée du Salut, qui existent encore aujourd’hui. Le premier Grace Hospital a été inauguré à la même époque, et de nombreux autres ont suivi à travers tout le pays.

En 1914, le naufrage de l’Empress of Ireland sur le fleuve Saint-Laurent a entraîné la mort de 120 salutistes, dont le chef de territoire du Canada et la plupart des membres de la fanfare de l’état-major canadien. Cette tragédie, ainsi que le travail des salutistes auprès des soldats canadiens pendant les deux guerres mondiales, ont suscité beaucoup de sympathie au sein de la population.

Aujourd’hui, l’Armée du Salut est le fournisseur de services sociaux le plus important au Canada, après le gouvernement. Contrairement aux églises catholiques et protestantes bien établies à l’époque, elle a vu ses institutions sociales prospérer depuis la fin du XIXe siècle. L’organisation est également fermement implantée au Québec, où, au départ, très peu « d’accommodements raisonnables » semblaient possibles pour une organisation qui allait pourtant faire tant de bien à tant de gens.
Sam Allison, professeur d’histoire à la retraite, est vice-président de la Jeanie Johnston Educational Foundation.

La présente année marque le 125e anniversaire de l’un des événements religieux et sociaux les plus importants de l’histoire de l’Amérique du Nord. En 1886, après avoir parcouru le continent, William Booth, fondateur de l’Armée du Salut, décida d’implanter son organisation dans le Nouveau Monde. En fait, l’organisation de Booth était elle-même une réaction à un autre type de « nouveau monde », né du processus d’urbanisation et d’industrialisation qui avait cours en Angleterre. Comme ce pays était le premier à connaître les problèmes particuliers engendrés par l’industrialisation et l’urbanisation, il n’est pas étonnant que William Booth ait mis sur pied l’Armée du Salut dans le but de s’y attaquer.
L’établissement de l’Armée du Salut au Canada – et plus particulièrement au Québec – ne fut pas facile. Même si l’Armée comptait quelques membres venus de France, les salutistes étaient presque tous des protestants anglophones. Ils déclaraient être en guerre contre le péché et se servaient de la culture populaire et des médias pour faire connaître leurs « objectifs de guerre ». Ils publiaient des annonces qui disaient : « Êtes-vous sur le chemin (de fer) qui mène au ciel ou sur celui qui mène en enfer? ». Une de leurs affiches montrait la mort en train de faire un tir au but pendant un match de hockey, afin que les gens « pensent aux séries finales ». Leur magazine s’intitulait The War Cry (le cri de guerre). Les salutistes portaient un uniforme militaire. Ils chantaient dans les rues et faisaient retentir leur joyeuse présence. Selon leur philosophie, les meilleurs chants n’appartenaient pas tous au diable. Les femmes portaient elles aussi un uniforme de style militaire. Elles prêchaient en public et étaient des participantes à peu près égales aux hommes au sein de l’organisation. Si cette égalité scandalisait la plupart des Canadiens de l’époque victorienne, elle indignait également un grand nombre de catholiques ultramontains, pour qui l’État et la société devaient être subordonnés à la hiérarchie de l’Église catholique. En 1887, à Québec, une foule menée par des étudiants de l’Université Laval s’est attaquée à des salutistes. Les émeutiers s’opposaient à la présence même de l’Armée du Salut. Celle-ci a été jugée coupable de troubler l’ordre public par ses processions, ses cris, ses chants, ses fanfares, ses tambours, ses tambourins et ses drapeaux, qui causaient des rassemblements houleux.
À l’époque, un des principaux problèmes de l’Armée était dû au fait que très peu de Canadiens percevaient les sans abri, les alcooliques, les prostituées, les mères célibataires, les ex-détenus et les enfants illégitimes comme des problèmes sociaux importants. Grâce aux efforts des soldats chrétiens de l’Armée, cette indifférence a peu à peu fait place à la compassion. Progressivement, de nouvelles façons d’aborder les problèmes sociaux ont remplacé les vieilles mentalités qui y voyaient une manifestation de la colère de Dieu ou en attribuaient la responsabilité aux pauvres eux-mêmes. Par exemple, le tout premier régime de libération conditionnelle au Canada a été mis en oeuvre en 1901, à la suite de pressions exercées par l’Armée du Salut auprès du gouvernement fédéral.
La compassion des salutistes est graduellement venue à bout des résistances à l’égard de leurs services sociaux – même au Québec. Leur meilleur « coup », maintenant oublié, fut l’achat, en 1893, de la populaire taverne Joe Beef, à Montréal. Cette acquisition s’inscrivait dans le cadre de la guerre des salutistes contre le « démon de l’alcool » qui, selon eux, était la cause de bien des misères chez les pauvres de la ville. La taverne Joe Beef, située dans le port de Montréal, est devenue le Phare du havre, un refuge qui logeait et nourrissait à prix modique les marins, les personnes de passage, les chômeurs et les sans abri. Il était difficile de s’opposer à une organisation qui aidait de manière aussi concrète les laissés-pour-compte de la société.
Au début du XXe siècle, l’Armée du Salut s’est mise à encourager l’immigration des Britanniques démunis. Les grands espaces canadiens étaient perçus comme une solution au surpeuplement des villes industrielles britanniques. Plus d’un quart de million de personnes sont ainsi venues s’établir au Canada. Le début du XXe siècle a également vu l’apparition des magasins d’occasions de l’Armée du Salut, qui existent encore aujourd’hui. Le premier Grace Hospital a été inauguré à la même époque, et de nombreux autres ont suivi à travers tout le pays.
En 1914, le naufrage de l’Empress of Ireland sur le fleuve Saint-Laurent a entraîné la mort de 120 salutistes, dont le chef de territoire du Canada et la plupart des membres de la fanfare de l’état-major canadien. Cette tragédie, ainsi que le travail des salutistes auprès des soldats canadiens pendant les deux guerres mondiales, ont suscité beaucoup de sympathie au sein de la population.
Aujourd’hui, l’Armée du Salut est le fournisseur de services sociaux le plus important au Canada, après le gouvernement. Contrairement aux églises catholiques et protestantes bien établies à l’époque, elle a vu ses institutions sociales prospérer depuis la fin du XIXe siècle. L’organisation est également fermement implantée au Québec, où, au départ, très peu « d’accommodements raisonnables » semblaient possibles pour une organisation qui allait pourtant faire tant de bien à tant de gens.
Sam Allison, professeur d’histoire à la retraite, est vice-président de la Jeanie Johnston Educational Foundation.

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